"J'ai décidé de briser le silence"
Quand un soldat israélien témoigne sur la désinformation de l'armée israélienne à Gaza
Le 02 SEP. 2026
Israël a mis en place une méthodologie précise pour mener "une guerre de l'information" sur le conflit en Palestine : incrimination rétrospective, éléments de langage rôdés, censure, bouclage du territoire. En route pour le "8e front".
"J'ai décidé de briser le silence après cette attaque, parce que j'ai compris que Tsahal visait des journalistes. Ils qualifiaient cela de menace tactique, d'objectif militaire, mais au bout du compte, ce sont des journalistes". Ceci est l'extrait d'un témoignage exceptionnel d'une source militaire relaté dans une enquête du quotidien français Le Monde.
Un récit recueilli sous couvert de l'anonymat par le biais de la très sérieuse ONG israélienne Breaking the Silence, "briser le silence" en français. Elle collecte et vérifie depuis 22 ans les témoignages de soldats qui reviennent du front ou des territoires occupés.
Celui-ci est particulièrement intéressant parce qu'il décrypte les coulisses de la méthodologie de propagande mise en place par l'armée israélienne après des attaques controversées, et en particulier après celle sur l'hôpital Nasser de Khan Younès le 25 août 2025, qu'il a vécue de l'intérieur, un exemple caractérisé selon lui.
Une double frappe sur un hôpital qui choque le monde
Ce jour-là, l'établissement de santé, l'un des derniers encore en activité dans le sud de la bande de Gaza, est la cible d'une double frappe à 4 minutes d'intervalle. Il s'agit d'une méthode militaire très contestée, généralement utilisée par des régimes autoritaires comme la Russie qui l'a largement pratiquée en Syrie par le passé et en Ukraine aujourd'hui. Les doubles attaques maximisent en effet les victimes civiles, en particulier chez les secouristes et les journalistes qui affluent après la première explosion.
Le 25 août 2025, le bilan est de fait très lourd : des dizaines de blessés, mais surtout 22 morts. Parmi eux 4 secouristes ainsi que 5 journalistes qui travaillaient pour des médias internationaux : Hossam Al-Masri, Mohammed Salama, Maryam Abu Deqa, Moaz Abu Taha et Ahmed Abu Aziz.
L'émotion est mondiale. Même le président américain Donald Trump fait part de son mécontentement. Alors l'armée israélienne met en marche la première étape de son protocole.
Le 25 août 2026, des journalistes et des proches se sont rassemblés pour commémorer le premier anniversaire de l'assassinat de 5 journalistes qui figuraient parmi les victimes d'une frappe israélienne contre l'hôpital Nasser un an plus tôt à Khan Younes, dans la bande de Gaza.
Première étape : l'incrimination rétrospective
Comptabiliser presque automatiquement les Palestiniens tués comme des combattants du Hamas est une habitude, explique Eitan Rom, directeur adjoint de l'ONG Breaking the silence.
"Mais quand un incident attire l'attention médiatique et politique internationale, il existe un procédé supplémentaire que l'armée israélienne appelle l'incrimination rétrospective. Elle travaille en coulisses pour tenter de produire des preuves de lien entre les victimes et le Hamas. Mais encore une fois, cela est fait rétroactivement. Ce qui pose LA question évidente : pourquoi ont-ils été ciblés à l'origine ?", interroge-t-il.
Donc l'armée frappe d'abord, puis cherche a posteriori à incriminer les morts pour justifier son action. Le communiqué, publié le lendemain, indiquera ainsi que six victimes étaient liées au Hamas, sans éléments permettant de le vérifier.
Deuxième étape : la communication
"Dès lors que l'armée israélienne publiera un communiqué, dès lors qu'elle donnera son opinion, tous les médias du monde vont reprendre, en tout cas pour partie, ce qui a pu être affirmé", souligne Luc Bronner, correspondant du journal Le Monde à Jérusalem et auteur de l'enquête. L'armée israélienne sait que son discours sera repris par tous les médias car la déontologie journalistique nous impose le respect du contradictoire.
Concernant l'attaque sur l'hôpital Nasser, un communiqué et une vidéo destinés à la presse sont très vite diffusés sur internet. Le porte-parole de l'armée, Effie Defrin, y soutient que la frappe visait une caméra du groupe islamiste positionnée sur le toit de l'hôpital, destinée à observer les mouvements des troupes israéliennes pour les attaquer.
En réalité, il sera aussitôt démontré que cette caméra appartenait au journaliste Houssam al-Masri. Il filmait justement en direct pour l'agence canado-britannique Reuters. Il est mort sur le coup.
"On est dans un protocole, une méthodologie avec une volonté de construire un discours médiatique, de justifier, de légitimer, qui fait vraiment partie de la doctrine militaire d'Israël depuis des années."
Luc Bronner, correspondant du journal Le Monde à Jérusalem
Les messages véhiculés par l'armée dans ce type de situation sont toujours les mêmes :
- "Les forces de défense israéliennes ne ciblent pas intentionnellement des civils."
- "Les journalistes ne sont pas pris pour cibles."
- "Une enquête interne et transparente sera menée."
Concernant l'hôpital
Nasser, un an plus tard, aucune avancée n'a
été annoncée dans cette enquête, et aucun calendrier n'a été fourni,
comme dans la plupart des cas. Et quoi qu'il arrive, les sanctions sont
extrêmement rares et ne visent jamais le commandement militaire.
(Re)voir Gaza : 1 an après l’attaque de l’hôpital de Khan Younès, les zones d’ombre demeurent
Faut-il en déduire que les journalistes sont ciblés spécifiquement ? Eitan Rom de l'ONG Breaking the Silence modère : "On pourrait supposer que les règles de combat des forces israéliennes préconisent de ne pas viser les journalistes ou les personnels médicaux, mais rien de tel. Il n'y a rien sur l'attitude à adopter quant aux otages non plus ! Le règlement indique quand tirer mais ne dit rien sur quand ne pas tirer."
La censure militaire en toile de fond
Israël est en guerre depuis sa création en 1948 et depuis lors, le pays vit sous le régime d'une censure, héritage d'une réglementation remontant à l'époque du mandat britannique : toute publication en lien avec la "sûreté nationale" doit recevoir l'autorisation préalable du bureau de la censure militaire.
Houssam Al-Masri, journaliste pour l'agence Reuters, filmait en direct quand sa caméra a été visée par l'armée israélienne le 25 août 2025 à l'hôpital Nasser de Khan Younès. Il est mort sur le coup.
Cette obligation, sans équivalent dans aucun autre régime démocratique, conduit les médias israéliens à transmettre d'eux-mêmes articles et reportages susceptibles d'êtres concernés avant publication. Ne pas s'y conformer expose à des sanctions pénales, prison ou amende.
La "sûreté nationale", un concept très flou, comme le souligne Meron Rapoport, journaliste pour le site israélo-palestinien +972 Magazine dans une interview à Courrier International. Alors que cette censure était généralement limitée à quelques dizaines ou centaines de cas par an, +972 Magazine rapporte l'explosion des cas depuis les attaques terroristes du 7 octobre 2023 avec 15 articles concernés par jour, soit plusieurs milliers de publications interdites totalement ou partiellement chaque année.
Graphique édité par le média +972 Magazine qui illustre l'explosion des cas de censure depuis les attaques du 7 octobre 2023. En clair le pourcentage d'articles soumis partiellement censurés, en foncé les articles totalement censurés.
Et si les journalistes étrangers n'étaient auparavant pas directement concernés, le régime s'est durci à l'hiver 2026 avec la guerre en Iran. Ils sont désormais soumis aux mêmes règles et prennent le risque de voir leur autorisation de travail remise en cause s'ils ne s'y conforment pas. Une loi votée en décembre 2025 par la Knesset, le Parlement israélien, permet la fermeture de médias étrangers qui porteraient atteinte à la sûreté nationale. Un principe déjà appliqué pour le média qatari Al-Jazeera fermé depuis plus de deux ans en Israël.
Cette censure, connue du public, est pourtant invisible pour les lecteurs car il est strictement interdit de publier un article avec des parties caviardées.
Mais le plus grand danger pour l'information relève peut-être davantage dans l'autocensure : tous ces reportages et enquêtes qui ne sont tout simplement pas réalisés car les journalistes savent d'office qu'il ne sera pas possible d'obtenir les autorisations pour les mener ou les publier.
L'information, le 8e front
Toujours en août 2025, l'ONU déclare l'état de famine dans le territoire palestinien et une commission d’enquête internationale indépendante des Nations unies conclut quelques semaines plus tard qu'Israël a commis un génocide à l’égard des Palestiniens.
Au même moment, le Premier ministre israélien, dont les armées sont en guerre de plus ou moins grande intensité à Gaza, en Cisjordanie, au Liban, en Iran, au Yémen, en Syrie, et en Irak, théorise lors d'un discours :
"le huitième front : la bataille pour la vérité."
Luc Bronner considère cette métaphore inquiétante :
"Un front signifie une guerre et cela veut dire que les acteurs de ce front que sont les journalistes sont des ennemis potentiels. Le gouvernement actuel d'Israël considère que l'information est une bataille et qu'elle peut utiliser de tous les moyens disponibles".
"L'armée israélienne, et plus largement la diplomatie israélienne, utilisent les derniers outils pour influencer non seulement les lecteurs d'articles médiatiques mais aussi les réponses des agents IA dans les mois et années à venir."
Luc Bronner, correspondant du journal Le Monde à Jérusalem
Cette mission d'influence ou propagande israélienne, communément désignée par le terme hasbara, dispose ainsi de moyens accrus. Le correspondant du journal Le Monde se souvient d'un voyage embedded (terme utilisé pour les voyages de presse encadrés par l'armée) dans la Bande de Gaza, toujours inaccessible aux médias étrangers, bien que ce territoire ne soit pas officiellement administré par Israël.
"L'armée israélienne avait aussi entrouvert la porte pour des influenceurs qui étaient là pour porter le récit de l'armée sans la moindre distance critique, et en l'occurrence le discours qu'il n'y avait pas de famine à Gaza", raconte-t-il.
(Re)voir Journée mondiale de la liberté de la presse, mais est-elle vraiment libre en 2026?
La sécurité des journalistes est aussi remise en question, et pas uniquement à Gaza. En Cisjordanie, la situation est toujours plus tendue et des équipes ont été attaquées par des colons. Mais les plus menacés restent les Palestiniens. Nombreux sont ceux qui ont été arrêtés et violentés, deux d'entre eux Nidal Al-Wahidi et Haitham Abdel Wahid sont même portés disparus s'alarme leur syndicat, le PJS.
Depuis le 7 octobre 2023, au moins 267 travailleurs des médias, dont 240 Palestiniens, ont été tués selon la Fédération internationale des journalistes, qui dénonce le plus grand massacre de professionnels de l'information de toute l'histoire.
Peut-on encore parler de démocratie en Israël ?
Un État qui remet ainsi en cause la liberté de la presse peut-il encore être qualifié de démocratie interrogent des militants des droits humains ? Selon Eitan Rom, cette question était légitime avant même le début de la guerre en cours dans la Bande de Gaza.
"Tant qu'Israël restera une force d'occupation et continuera de fait à imposer une dictature militaire à une population civile qui ne jouit d'aucun droit collectif et de pratiquement aucun droit individuel, dont les droits humains sont bafoués quotidiennement, et tant qu'un système d'apartheid perdurera en Cisjordanie, il sera difficile d'affirmer qu'Israël est une démocratie florissante" se désole-t-il.
Pour le directeur adjoint de l'ONG Breaking the Silence, il est essentiel de laisser la presse travailler et enquêter pour comprendre ce qui se passe à Gaza. "Nous sommes comptables de ce qui se produit là-bas, nous devons pouvoir discuter des politiques elles-mêmes et pas seulement des incidents pris isolément".
Fin de l’article :
Bon Shabbat
C. Rosenzwitt-Makiewsky-Santri
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